Langue et identité au Maroc

LANGUE ET IDENTITÉ AU MAROC

Khalil Mgharfaoui

Pour citer l’article
Mgharfaoui, Kh (2017). « langue et identité au Maroc », in Actes du colloque international : Identités, mémoires et processus de reconnaissance ». Centre de la mémoire commune pour la démocratie et la paix. Meknes 14 janvier 2017.

 

Introduction

Le débat autour de la langue arabe marocaine, dite darija, est revenu avec beaucoup de force sur la scène médiatique. La polémique s’est nourrie notamment de la publication du premier dictionnaire[1]monolingue de cette langue. Plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer une œuvre, qui selon eux, cache derrière son apparence scientifique des intentions politiques et idéologiques. Il faut rappeler qu’en 2013, une campagne similaire avait eu lieu après la publication des recommandations d’un colloque international[2]où figurait une proposition appelant à introduire l’enseignement des langues maternelles, amazighe et darija, dans les écoles primaires.

Dans un débat organisé par l’organe de presse Hespress[3], sous le titre : « la langue arabe marocaine entre les considérations idéologiques et académiques », l’un des partisans de l’arabe standard qui participait au débat n’a pas hésité a affirmé qu’il faudrait oublier l’aspect scientifique et ne se focaliser que sur les intentions idéologiques qui animent les promoteurs du darija.

La question de l’identité figure toujours en bonne place dans ce genre de débat. Paradoxalement, l’identité clamée et revendiquée si fort se trouve accolée à la fois à la langue arabe standard et à l’arabe marocain. Autrement dit, aussi bien les partisans de l’arabe marocain que leurs détracteurs considèrent que c’est leur variété qui est porteuse de l’identité marocaine. Cela prouve que les concepts “langue” et “identité” restent flous et méritent d’être précisés.

L’analyse de quelques commentaires laissés par les internautes qui ont suivi le débat de Hespress (cité plus haut) peut nous éclairer sur ce flou définitoire. On peut classer ces commentaires en plusieurs catégories selon leur contenu :

1-le darija est une langue déchue : “Les partisans du darija veulent dialectiserla langue arabe pour l’enterrer” ; “Ce dictionnaire n’estqu’undictionnaire d’une languevernaculairequi ne doit pas être un projet éducatif visant à se substituer à la langue arabe.” ; “C’est la honte, nous régressons au lieu de promouvoir notrelangue authentique (comprendre l’arabe standard)” ; “le darija est une langue rapiécéequi n’accède pas au niveaude langue vivante” ; “Il est impossible que le darija soit une languemalgré sa diffusion !!!!!”

2- le darija est un danger pour les langues officielles : “L’objectif est de concurrencer la langue amazighe” ; “L’arabeest la langue de la Constitution marocaine à côté de la langue amazighe” ; “Il y a des personnes qui mettent beaucoup d’argent pour détruire la langue arabe”

3- La promotion du darija est un complot : “Un grand mystèreentour ce dossier” ; “Énorme projet francophone qui tente de réduire l’importance de la langue arabedans la rue et les médias et maintenant dans l’éducation”

4-La promotion du darija est une atteinte à notre identité :“Début de la négation d’une langue etcivilisationmondiales” ; “Le darija est une sortie du progrès et l’éloignement du peuple de sa civilisationet sa cohésion historique” ; “Vous cherchez à brouiller l’identitédu Maghreb et son appartenance au Monde Arabe” ; “Vous anéantissez la langue arabe qui est la langue de la révélation coranique” ; “Dieu a révélé le Coranet la Sunnaen arabe. Chaque musulman doit les apprendre”

À partir de ce constat, cette communication essayera de questionner ces deux notions : langue et identité. Quelles relations entre les deux ? Quelle(s) langue(s) est/sont porteuse(s) de l’identité marocaine ? Que veut dire identité marocaine ?

Langue et identité

Le retour récurrent de la question linguistique dans les débats publics au Maroc, ainsi que la violence qui les entoure, sont le symptôme d’un tourment identitaire généré par une remise en cause d’une conception paisible qui a longtemps prévalu dans ce domaine : l’identité se pense au singulier, comme le laisse comprendre le sens étymologique du mot. Identité : “Emprunté du bas latin identitas, « qualité de ce qui est le même », dérivé du latin classique idem, « le même ».” (Dictionnaire de l’Académie 9e édition). L’identité marocaine se trouve aujourd’hui portée sur des terrains où la pluralité linguistique, désormais officielle, fait de l’altérité la norme.

Les théories développées par Wilhelm von Humboldtpuis par Sapir-Whorf ont renforcé l’idée que la langue influence la vision du monde et qu’elle façonne l’identité de ceux qui la parlent. De ce point de vue, la relation entre la culture et la langue est si étroite qu’on ne peut plus affirmer que l’une est le simple outil de l’expression de l’autre. Ainsi, les Arabes partagent la même culture et la même vision du monde non pas parce qu’ils sont ethniquement identiques, ce qui aurait exclu les Amazighes et les Kurdes, mais parce qu’ils parlent la langue arabe. La diversité est ainsi noyée dans l’idéal d’une langue, une nation, une culture (les régimes autoritaires ajouteront “un leader”),

Cette perception qui idéalise l’unité, fait de toute pluralité un péril pour l’identité.

Plus tardivement, des chercheurs ont mis en avant l’idée que ce ne sont pas tellement les langues en elles-mêmes, en tant que systèmes linguistiques, qui reflètent ou portent l’identité, mais les discours qu’on tient à leur encontre.

Charaudeau (2002) affirme qu “on peut se demander si c’est la langue qui a un rôle identitaire. Car la langue n’est pas le tout du langage. On pourrait même dire qu’elle n’est rien sans le discours “.

Pour Abdallah-Pretceille (1991), les formulations de Sapir et Whorf semblent aujourd’hui dépassées parce que la culture et la langue ne peuvent plus être considérées comme deux champs distincts. Si l’on comprend par culture, l’identité culturelle, on peut affirmer avec l’auteure que “Ce n’est donc pas la langue qui témoigne des spécificités culturelles, mais c’est le discours, c’est l’usage que les individus font de la langue qui est porteuse de sens” (Abdallah-Pretceille, 1991 : 307).

Le rapport entre les langues et l’identité

 La pluralité linguistique au Maroc est une réalité qui n’a pas toujours été reconnue. Pour rappel, le paysage linguistique au Maroc se caractérise par la présence de deux langues premières (amazighe et arabe marocain) à côté de deux langues écrites et langues d’enseignement (arabe standard et français). Les deux langues premières se déclinent en plusieurs variétés selon les régions. Pour que cette description du paysage linguistique soit complète, il faut ajouter d’autres langues étrangères comme l’espagnol et l’anglais, également présents dans l’enseignement mais loin de concurrencer le français qui reste une langue “privilégiée”.

Si les deux langues premières (maternelles) ont longtemps coexisté avec la variété arabe standard c’est dans le cadre d’une distribution des fonctions et des tâches qui faisait des premières des langues véhiculaires confinées dans l’oralité et limitées aux cadres non formels. Jusqu’à 2011, seule la variété écrite de l’arabe était enseignée et considérée comme langue nationale officielle. Nous rappelons dans ce qui va suivre les différents rapports qu’entretien cet arabe standard avec les autres langues présentes au Maroc.

ARABE STANDARD – FRANÇAIS

La langue française a bouleversé le paysage linguistique marocain depuis son introduction officielle avec le protectorat en 1912. Avec l’indépendance, cette langue est devenue la cible des défenseurs de la langue arabe standard qui voient dans son maintien une atteinte à la souveraineté nationale et à l’identité marocaine.

À la veille de l’indépendance, la lutte contre la langue française était argumentée de manière relativement claire. Le français est une langue étrangère qui s’oppose à l’identité Marocaine et sa permanence est un relent du colonialisme. Pour corriger cette “aberration”, il fallait arabiser l’enseignement et l’administration. On remarque que ce sont exclusivement ces deux secteurs où se porte la compétition entre les deux langues écrites. En effet, leurs caractères de langues écrites, standardisées et de longue tradition culturelle, les mettaient en confrontation directe pour la suprématiedans les domaines que n’investissaient pas les langues maternelles. À cette époque, l’avantage était sans aucun doute en faveur du français aussi bien dans l’enseignement que dans l’administration à tel point que certains parlent d’une langue officielle officieusement. Benzakour parle de français institutionnalisé (2007 : 46). Dans les autres secteurs, et notamment dans la vie quotidienne, la prééminence des langues premières ne souffre aucun doute. La languefrançaise était peu connue et peu maîtrisée pendant toute la colonisation. À l’époque, le français était maîtrisé par une minorité de Marocains scolarisés. Benzakour rappelle qu “En 1935, à peine 2 % des enfants marocains scolarisables fréquentent l’école française” (2007, 45). Toujours selon la même auteure, à la vielle de l’indépendance, le Maroc comptait 3669 titulaires du certificat d’études primaires, 519 titulaires du brevet et 269 bacheliers. (Benzakour 2007, 45). Pas de quoi mettre en péril l’identité nationale. Aussi le mythe d’une langue qui mettait en péril l’identité nationale est pour le moins exagéré à l’époque et ne relève que d’une phraséologie de combat loin de la réalité.

C’est grâce à l’école obligatoire du Maroc indépendant que le français s’est propagé. La scolarisation massive a créé les conditions de la diffusion de cette langue. Il faut donc relativiser les affirmations qui font de l’entreprise coloniale un complot contre la langue arabe ou un désir de franciser le Maroc.

La nouvelle administration du Maroc indépendant n’avait en réalité d’autre choix que de maintenir la langue française comme langue d’enseignement. Elle a fait de ce point de vue, preuve d’un réalisme qui contredit les envolées lyriques du discours identitaire. L’école bilingue a ainsi formé les armées de fonctionnaires marocains nécessaires au fonctionnement de l’administration et de l’économie nationale. Ce faisant, elle a encore renforcé la présence de cette langue qu’elle s’acharnait de l’autre côté à vilipender comme relent de la colonisation.

Dès l’indépendance, des tentatives d’arabiser l’enseignement ont été menées sans grand succès jusqu’aux années quatre-vingt. Cette arabisation s’est arrêtée aux portes de l’enseignement supérieur laissant dans l’errance beaucoup d’élèves marocains ne maîtrisant ni l’une ni l’autre des deux langues scolaires.

La politique d’arabisation a passé sous silence la pluralité qui caractérise cette langue et a donné l’impression que seule la variété standard comptait ou que la variété orale s’y confond. Ainsi, le discours sur la langue arabe, efface une distinction majeure entre au moins deux variétés, qui, sans être loin l’une de l’autre, présentent chacune des spécificités. Il suffit de considérer les différentes étiquettes qu’on donne à l’arabe pour s’en rendre compte[4]. Pourtant on continuera à parler de l’arabe comme d’une réalité monolithique incarnant une identité nationale.

ARABE STANDARD – AMAZIGHE

Le Maroc est un pays fondamentalement plurilingue. Une réalité visible à travers la diversité de ses langues maternelles. L’amazighe (et ses variétés) bien que profondément ancré dans l’histoire du pays, n’a accédé au statut de langue représentant officiellement l’identité nationale qu’au XXIe siècle. Il faut dire que la revendication identitaire amazighe a souvent été considérée avec suspicion comme une œuvre de division. La politique coloniale a contribué à renforcer cette idée par l’intérêt que des orientalistes ont porté à cette langue et surtout par la politique de l’administration coloniale qui a promulgué en 1930 le célèbre Dahir berbère qui instituait un statut juridique spécial pour les Amazighes. Depuis, les revendications de reconnaissance de cette langue ont été mises sur le dos du complot colonialiste ou du moins sur la volonté de briser l’unité nationale.

La langue amazighe a ainsi fait les frais d’une vision réductrice de l’identité. Longtemps marginalisée, cette langue n’a été officiellement intégrée comme langue nationale qu’avec la création de l’IRCAM en 2001 et l’accord avec le ministère de l’éducation nationale pour son enseignement à partir de 2003. Malgré ces avancées, des voix ont continué à revendiquer l’exclusivité de la langue arabe comme seule langue de l’identité arabo-musulmane du pays. Il a fallu attendre une décennie encore pour que l’amazighe soit reconnu comme langue officielle en 2011 et que commence alors le combat de la concrétisation de cette réalité. L’officialisation de l’amazighe a introduit une faille dans le monolithisme linguistique. L’identité nationale liée exclusivement à la langue arabe ne peut plus être mise en avant. Depuis, les discours sont devenus plus circonspects et les défenseurs de l’identité marocaine portée exclusivement par la langue arabe ont fait de cette altérité interne un autre moyen de combattre le pluralisme linguistique en restreignant celui-ci aux strictes limites de ce que la constitution reconnaît. Les défenseurs de l’arabe exclusif, se consolent du bilinguisme officiel par l’expression qui introduit les deux langues dans la constitution et qui met l’arabe en premier lieu avant l’amazighe. En s’appuyant sur ce bilinguisme “déséquilibré”, ils concentrent leurs efforts pour combattre la langue étrangère dominante (le français) et l’expression “populaire” émergente (l’arabe marocain). Remarquons que pour la langue française, les arguments avancés aujourd’hui sont de deux types. Un argument purement identitaire qui prend appui sur la constitution et appelle à réduire, voire bannir, le français de l’enseignement et de l’espace public. Un argument pragmatique et rationnel qui cherche à substituer au français la langue anglaise, langue de la mondialisation.

En ce qui concerne l’arabe marocain le rapport est différent, mais n’exclut pas non plus l’argument identitaire.

ARABE STANDARD – ARABE MAROCAIN

Une stratégie multiforme se déploie pour contrer l’avancée de la langue maternelle et son développement, compris comme impliquant le recul de l’arabe standard. Toute avancée de l’une des deux variétés semble impliquer automatiquement le recul de l’autre. Si l’Arabe marocain prétend investir l’écrit et entrer dans les écoles, cette extension se fera nécessairement contre la variété standard. Devant ce “danger” des associations ont fleuri avec des noms qui illustre bien la rhétorique de la résistance à l’avancée de l’arabe marocain[5]. Et comme l’attaque est parfois la meilleure défense, une association[6]a lancé le 12 juin 2015 une curieuse campagne pour que tous les marocains commencent à parler en arabe standard[7].

Les arguments contre la promotion de l’arabe marocain sont de différentes natures :

Le premier argument s’attaque à la langue elle-même. Celle-ci n’est pas une langue mais un simple dialecte. Nous n’avons pas à revenir ici sur cette distinction plus politique que linguistique. Le linguiste Max Weinreichavait dit qu“une langue est un dialecte avec une armée et une flotte”. On dit aussi qu’une langue est un dialecte qui a réussi. Mais à travers cette affirmation les défenseurs de l’arabe standard veulent montrer que l’arabe marocain n’est pas prêt à investir l’espace scolaire ni à exprimer des idées et contenus de haute volée. À leurs yeux cette langue maternelle reste inadaptée, sans tradition écrite prestigieuse, une langue non unifiée (pluralité des parlers), non standard… et certains vont jusqu’à l’affubler du qualificatif “langue vulgaire”.

Un deuxième argument concerne l’aspect politique et idéologique. La promotion de l’arabe marocain est une entreprise qui risque de diviser le pays. Nous retrouvons ici l’idée de l’atteinte à l’unité de la nation comme si cette langue parlée par 96 % des Marocains n’était pas déjà une réalité tangible. Mais il est évident que la nation ici prend un sens extensif et s’étend à tout le Monde Arabe, voire musulman.

Enfin un dernier argument fait de la volonté de promouvoir l’arabe marocain, un cheval de Troie pour porter atteinte à l’arabe standard. Ce qui fait des Marocains qui parlent cette langue les complices du colonialisme et plus précisément de la francophonie. C’est dans ce sens que la promotion de l’arabe marocain devient une atteinte à l’identité. Il convient donc de préciser de quoi il s’agit quand on parle de l’arabe marocain.

L’arabe marocain

 L’expression “arabe marocain” offusque certaines personnes[8]qui y voient une sorte de hold-up sur l’unique Langue Arabe qui ne peut souffrir qu’un adjectif lui soit collé. Il ne peut y avoir qu’un seul arabe, celui de l’imaginaire qui efface les différences et installe dans le flou la définition de cette langue.

Il est pourtant évident que l’arabe standard est différent de l’arabe parlé à des degrés qui peuvent varier entre un pays arabe et un autre. Tout comme l’Arabe, vécu comme une réalité unique et homogène, l’Arabe marocain ou darija souffre d’une représentation qui le revoie presque mécaniquement à un registre de langue argotique et vulgaire. Un exemple cité par Catherine Miller[9]illustre parfaitement cette attitude. Sur Facebook la traduction “caricaturale” d’un examen (on ne peut trouver plus formel et plus sérieux comme situation) en darija, a conduit l’auteur à concevoir cet examen dans un langage vulgaire avec des acteurs qu’on peut qualifier de “marginaux”. D’un autre côté, l’un des reproches qu’on a fait au premier dictionnaire du darija[10]portait exclusivement sur le fait que celui-ci contient des mots classés “vulgaires” ou “argotiques”.

L’arabe marocain est la langue maternelle des marocains non amazighophones. C’est aussi la langue vernaculaire de la majorité des Marocains, quelle que soit leur langue première, comme le montre le recensement de 2014[11]. L’arabe marocain partage avec l’arabe standard l’essentiel de son lexique, mais comporte des spécificités aussi bien lexicales que phonétiques et syntaxiques. Boukous (1995) identifie cinq variétés de cet arabe (mdini, Jbli, aroubi, bedoui, et le hassani), mais malgré ces différences, l’intercompréhension entre les locuteurs de toutes les régions du Maroc est totale. Ce qui pousse Benzakour (2007 : 48) à parler de “sorte de langue nationale illégale”. L’arabe marocain s’est aussi enrichi de l’apport de langues étrangères comme le français, l’espagnol, l’italien et bien d’autres.

La tension entre les deux variétés, marocaine et standard, vient essentiellement de la rupture d’un pacte non écrit qui distribuait les fonctions entre elles de manières tacites. L’arabe marocain n’a jamais gêné l’arabe standard et n’a jamais été combattu tant que cette langue restait confinée dans son rôle de langue orale. Aujourd’hui l’arabe marocain a des prétentions qui gênent l’arabe standard et le concurrence directement. Il s’écrit déjà dans les messages publicitaires et dans les médias sociaux, il se déploie sans complexe dans des espaces où l’arabe standard était de rigueur comme dans les rencontres scientifiques, politiques ou même au sein de l’université et de l’amphi. Aujourd’hui des voix se lèvent pour demander l’enseignement dans cette langue maternelle en s’appuyant sur les recommandations des pédagogues, et la reconnaissance des droits linguistiques préconisant l’enseignement dans les langues premières.

Face à cette extension du domaine de déploiement de l’arabe marocain, les réactions furent violentes parfois allant jusqu’à recommander la confiscation de la parole aux prometteurs de ces idées. Certains opposants à l’arabe marocain ne voient d’autres solutions que dans la répression à travers l’interdiction de l’usage de certaines langues et certaines expressions en dehors des langues officielles en considérant encore une fois que l’arabe dont parle la constitution (qui a omis judicieusement de préciser de quel arabe il s’agit) est bien l’unique arabe standard.

Entre l’arabe marocain et l’arabe standard, il n’y a pas seulement une parenté génétique qui autorise de parler de continuum de langue, mais aussi un rapport diglossique (Ferguson – Fishman) même si cette théorie est parfois remise en cause, notamment par F. Laroussi (2002). Celui-ci reproche au concept de ne pas prendre en compte la dynamique des représentations idéologiques sur la langue. Laroussi insiste sur la distinction entre le discours (représentation) sur la langue et la pratique linguistique elle-même. 

Cette distinction permet de comprendre la permanence de l’argument identitaire dans l’opposition des deux variétés de l’arabe. Nous sommes en effet dans une proximité qui réduit l’altérité à sa plus faible expression. Dans cette lutte, l’argument identitaire continue bizarrement d’être invoqué. Nous remarquons que le rapport de l’arabe standard avec ces trois langues concurrentes (français, amazighe et darija) relève de trois périodes successives et trois rapports différents.

Avec le français, la lutte était clairement portée par l’argument linguistique et identitaire. Il s’agit en effet à la fois d’une langue et d’une culture différente.

Avec l’amazighe le schéma est différent. Bien que la langue arabe et amazighe soient linguistiquement différentes elles sont pareillement porteuses de l’identité et de la culture marocaines. C’est cette logique qui a amené la constitution marocaine, pour gérer cette pluralité qu’elle ne veut que linguistique, à instituer un Conseil National des Langues (au pluriel) et de la Culture marocaine (au singulier).

Avec l’arabe marocain nous nous trouvons dans la configuration totalement différente. Ici la différence n’est ni culturelle, ni linguistique. Elle est diglossique… Le rapport de l’arabe standard avec sa variante arabe marocaine ne relève pas de différence de code, ni bien entendu de différenceculture. La différence est celle du registre et de niveau de langue.

L’identité marocaine

Être marocain c’est s’inscrire dans une histoire. Pas seulement. C’est aussi poser les bases d’une identité plurielle et en devenir.” dit Benjelloun[12]. L’identité n’est pas l’apanage de la langue. Nous avons vu que ce n’est pas tant la langue elle-même que les représentations qu’on en a qui incarne l’idée de l’identité. Nous avons aussi vu que pour le cas marocain, il est évident que notre identité n’est pas portée exclusivement par la langue puisque nous sommes officiellement et historiquement bilingues, voire plurilingues. L’identité s’incarne dans plusieurs supports : l’histoire, l’espace, la religion et les croyances, les coutumes et la tradition, les valeurs… et aussi la langue. L’identité est d’abord une conscience et une volonté d’appartenir à une communauté. Cela plaide pour une identité qui reste fondamentalement plurielle.

Il est évident que cette identité, même plurielle, ne prend sens que dans sa différence par rapport aux autres identités. Notre identité est notre spécificité, ce qui nous fait différents des autres et nous permet en même temps de partager certaines choses. Le prie qui puisse arrivé est de renoncer à une partie de soi, de sa constitution, sous prétexte de vouloir réduire l’identité à un seul composant ou à une seule langue. Ce sont les exclusions qu’ont connues plusieurs peuples et les injustices qu’a subies leur droit à une expression propre comme dans le cas de la langue amazighe.

La langue n’est pas toujours la meilleure expression de l’identité. Il suffit de rappeler que l’extension de l’espagnol sur tout le continent sud américain ne fait pas de tous ces pays une seule culture ni une seule identité. Le cas de l’anglais est encore plus flagrant. Il est difficile de concevoir tous les pays anglophones, en Afrique et ailleurs dans le monde comme l’incarnation d’une seule et unique culture et identité. On l’accepte facilement pour ces langues mais pas encore pour la langue arabe.

Si parler la même langue ne signifie pas forcément partager la même culture, on peut également affirmer que des marocains, juifs, amazighophones, arabophones, francophones ou s’exprimant dans n’importe quelle autre langue restent quand même des marocains. Ils ne le sont ni grâce à leur langue maternelle, ni leur engagement politique… Ils le sont par cette histoire commune qui s’est constituée par des apports si différents et que la constitution marocaine énumère dans son préambule :

“…Le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen.” (Préambule. Constitution de 2011). Il y a un mot qui résume aussi bien cette particularité dans la pluralité : tamaghrabite.

Bibliographie

Abdallah-Pretceille, M. (1991). Langue et identité culturelle. In: Enfance, tome 44, n°4, 1991. pp. 305-309; doi : 10.3406/enfan. 1986. http://www.persee.fr/doc/enfan_0013-7545_1991_num_44_4_1986

Ben Jelloun, T. (2008).  Comment se définir en tant que Marocain ? Texte publié dans le blog de l’auteur : http://www.taharbenjelloun.org.

Charaudeau, P. (2002). “L’identité culturelle entre langue et discours”. In Revue de l’AQEFLS vol.24, n°1, Montréal.

Miller, C (2014). « Langues de l’Afrique du Nord (berbère/arabe maghrébin) : Statut juridique vs statut réel. Evolutions récentes, là-bas et ici », 11 mars 2014, Aix en ProvenceMiller, C (2010). Langues et Média au Maroc dans la première décennie du XXIème siècle : la montée irrésistible de la ddarija ?  In halshs-00599160

Laroussi, F. (2002). “La diglossie arabe revisitée. Quelques réflexions à propos de la situation tunisiennes”. In Insaniyat Revue algérienne d’anthropologie et de sciences sociales. Numéro 17-18. (pp. 129 – 153)

Mgharfaoui, K. Mabrour, A, Chekayri, A. (2017). Dictionnaire du darija marocain (en arabe). Edition Fondation Zakoura Education.

Notes

[1]Mgharfaoui, K. Mabrour, A. Chekayri, A. (2007) Dictionnaire du darija marocain. Edition Fondation Zakoura Education.

[2]Actes du colloque “Chemin de la réussite”. Edition Fondation Zakoura Education. 2013. Téléchargeable à l’adresse suivante: http://www.fondationzakoura.org/wp-content/uploads/2015/06/Actes-du-Colloque-International-Le-chemin-de-la-russite.pdf

[3] http://www.hespress.com/orbites/333834.html

[4] Voir la liste que propose F. Laroussi (2002) page 25.

[5]Les noms comme “défense”, “protection”, “sauvegarde”, “préservation”… de la langue arabe sont légion.

[6]Il s’agit de l’association marocaine pour la défense de la langue arabe.

[7]pour lire l’appel : http://howiyapress.com/9034-2/

[8]C’est le cas du directeur de la publication de l’hebdomadaire “Al Ayam” qui s’est fondu d’un éditorial dans le numéro 737 du 21 décembre 2016 où il fustige cette appellation.

[9]Catherine Miller « Langues de l’Afrique du Nord (berbère/arabe maghrébin) : Statut juridique vs statut réel. Evolutions récentes, là-bas et ici », 11 mars 2014, Aix en Provence

[10] Dictionnaire du darija marocain 2017. Khalil Mgharfaoui, Abdallah Chekayri, Abdelouahed Mabrour. Édition Zakoura.

[11]Selon ce recensement 89,8% de la population parlent la Darija (Urbain : 96,0% et Rural : 80,2%).

[12] Tahar Ben Jelloun (2008).  Comment se définir en tant que Marocain? Texte publié dans le blog de l’auteur : http://www.taharbenjelloun.org.

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